Par Fiston MUMBERE LUSENGE
« Pourquoi, riche comme elle est de cultures, de dynamismes, d’inépuisables créativités, de matières premières et d’espace, pourquoi l’Afrique tarde-t-elle tant à entrer dans le développement ? Pourquoi tant de guerres locales, tant de maladies, tant d’analphabétisme, tant de cruautés d’un autre âge envers les femmes ? Pourquoi tant de mauvais dirigeants, pilleurs des ressources nationales ? Pourquoi tant de corruption ? Pourquoi les « élites » croient-elles si peu en l’Afrique qu’elles s’empressent d’aller investir ailleurs l’argent gagné sur place ? Colbert aussi mélangeait volontiers le Trésor public et sa cassette personnelle. Mais les sommes ainsi détournées ne servaient qu’à faire croître la France. Pourquoi ce retard de l’Afrique ? Malédiction ou refus viscéral de notre modernité ? »[1].
Il n’y a pas de plus apaisant qu’en science de rencontrer une question déjà étudiée. Ce questionnement de Erik Orsenna est pour moi une rencontre d’esprits. Normalement, comme scientifique, la tâche m’est déjà facilitée. Ma problématique est on dirait déjà cernée par Moussa Konate ; d’ailleurs c’est son ouvrage que j’allais écrire pour le fait qu’il aborde la question de l’Afrique dans le sens que j’ai toujours voulu. Le voilà venir avant moi heureusement ; et il mérite ma reconnaissance. Et mon bonheur, c’est qu’en philosophie tout est relatif, et qu’aucune vérité n’est absolue.
A propos de l’ouvrage de Moussa Konate « L’Afrique noire est-elle maudite ? », je me colle un peu à côté et je taille une bavette. Hep ! C’est là que c’est la peine pour moi de continuer de creuser le problème de l’Afrique en partant du même questionnaire de Erik Orsenna. La complexité de la question est ici beaucoup trop vaste que la simplicité de la réponse à lui donner. Mais pourquoi, oui pourquoi, et pourquoi l’Afrique ? L’Afrique et le développement sont apparemment un sacré couple infernal…
Déjà au départ, me voici parler comme Moussa Konate : « Le problème de l’Afrique noire est mon problème »[2] ; me voici aussi penser comme Erick Orsenna : l’Afrique : « Affaire de solidarité »[3]. Afrique sub-saharienne comme mon problème, Afrique sub-saharienne comme affaire de solidarité ; telle est la ligne qui conduit dans cet article mon philosophé.
De quel problème s’agit-il précisément du moment que parler de l’Afrique, fait appel à tous les domaines scientifiques ; et par conséquent un seul domaine scientifique ne peut prétendre le résoudre sans heurter au dialogue interdisciplinaire. Je parlerai de l’Afrique en tant que philosophe, et mon problème est celui du philosophe. Déjà Bertrand Hussell essaie de préciser le genre de problèmes qui intéressent les études philosophiques: la connaissance. « Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? » [4]. Pour faire court, notre questionnement ne suit pas l’opinion non-philosophique retrouvé dans la vie quotidienne où tout le monde, pris au piège de la contradiction, s’interroge d’une part au sujet de la crise de l’Afrique et d’autre part au sujet de la crise en Afrique.
Est-ce que l’Afrique est une crise ? Y a-t-il de crises en Afrique ? Bref, cet article répond à ces deux questions. Il niera ou affirmera que l’Afrique soit une crise, l’idée même ressortit dans le titre de Moussa Konate cité ci-haut. Il dira par la suite pourquoi l’Afrique est en crise, et comment s’en sortir ; cela à la manière d’un amateur essayiste.
- LA MALÉDICTION DE L’AFRIQUE ÉTERNELLEMENT BÉNIE
Le problème de l’Afrique, est-ce un problème d’évolution de société auquel sont confrontés tous les peuples ou un problème de développement global ? Or, qui dit société, dit l’histoire d’un peuple ; qui dit développement, voit un être humain. Supposons comme vraie ce qui suit : « ….l’Afrique noire est mal partie, les politiques économiques mises en œuvre par les Noirs africains sont incohérentes, donc porteuses d’échec, l’aide extérieure n’a pas toujours été bien orientée ni honnête, la corruption et le clientélisme freinent toute marche vers le développement… »[5]. Admettons que l’Afrique noire soit mal partie. Déjà son indépendance donne à penser. Sans revenir sur la traite de noirs, ni sur la colonisation voire réveiller Senghor, la négritude, le panafricanisme, Hegel ou le regard de l’occident depuis la Renaissance, parce qu’ailleurs aussi la colonisation fut une réalité ─ le cas des autres continents, mais aujourd’hui soi-disant développés ─, tout semble partir de la politique et de la philosophie étrangères de l’époque sur le continent africain ou sur l’homme africain.
Soyons clairs là-dessus. En ne revenant pas sur la traite de noirs, ni sur la colonisation, je considère qu’il y a beaucoup de penseurs qui, justement s’en servent pour parler de la malédiction ou de la bénédiction de l’Afrique. Lisez par exemple Antoine Glaser et Stephen Smith[6], Axelle Kabou[7], Achille Mbembe[8], Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla[9], Collete Braeckman[10], Jean Yves La voie[11], Maurice Delafosse[12], la collection dirigée par Louis Favreau et Abdou Salam Fall[13], le document de l’UNESCO sur l’Afrique[14], …, pour ne citer que ceux-ci.
Comment se passer de la réalité du nègre de maison et du nègre de champ ?[15] Comment oublier la manière par laquelle se faisait la promotion de la civilisation occidentale en Afrique? On dira : « …les cultures africaines sont un obstacle majeur au développement de l’Afrique noire »[16]. C’est ici qu’il faut parler en termes de malédiction. Autant dire que l’Afrique a été entraînée ou hypnotisée à son enfer actuel, que de dire qu’elle est en enfer de par son gène. La question du référentiel se pose. Lorsque sont condamnées les valeurs de l’Afrique traditionnelle, la conséquence est cette Afrique actuelle. L’africain a été frustré, ce qui explique la migration vers l’occident. Son psychologue au lieu de le soigner, il l’a davantage frustré. De cette frustration, l’Afrique a la maladie de nier son identité. Qui doit la guérir ? Celui qui l’a mise dans cet état? Voilà l’ampleur du problème.
Cette compréhension psychologique éclaire mon discours philosophique qui pose la question pourquoi le couple Afrique et développement? Par-ci, par-là dans la pensée de Cheik Anta Diop, où par compréhension, l’occident n’avait fait que bannir le sens du développement tel que compris dans l’entendement de l’africain; tout cela en faveur de la promotion de la culture occidentale[17]. A contrario, Benoit Okolo Okonda, comme pas possible, y revient sous une autre forme. A partir de Hegel, de qui la dialectique du maître et de l’esclave place l’Afrique loin de l’esclave, on peut philosopher pour reconstruire une nouvelle identité africaine.
L’Africain, dit Benoit Okolo Okonda, « vit une crise à la fois matérielle et spirituelle. Au-delà du sous-développement, il éprouve un malaise identitaire, à cheval entre une culture, tantôt niée tantôt exhibée à grand renfort de discours et d’expositions, et une culture étrangère admirée et dominante »[18]. Sans beaucoup tergiverser sur l’idéalisme allemand, pour Okolo Okonda « Au-delà de Hegel, c’est mon destin, c’est le destin de l’Afrique qui reçoit une lumière particulière »[19]. Pour comprendre, il sied de revenir sur le système philosophique hégelien.
L’esprit étant à la base de tout changement dans le monde, celui qui l’y conduit à travers un mouvement vers la progression, est représenté par un travail de transformation. Hegel le dit : « En vérité, l’esprit ne se trouve jamais dans un état de repos,… »[20]. C’est peut-être pour cela que B. Okolo Okonda cherche à construire l’identité africaine à partir de Hegel. Intéressant pour nous, parce que cette construction signifie que l’Afrique soit a été détruite, soit n’est pas encore construite. Et, de plus intéressant, c’est lorsque Okolo Okonda fait appel à l’identité distributive et l’identité narrative, ce qui pourrait être une idée d’un destin responsable et ouvert[21].
C’est-à-dire, « Lorsque I ‘histoire et la conscience de l’histoire sont le lot de l’apparaître singulier et épisodique de l’Esprit, l’identité des peuples est soumise à une distribution historique et géographique contraignante, complètement arrêtée partout et toujours, l’histoire et la conscience portent leur propre négation et ne constituent en fait que les expressions de la ruse de l’Esprit. Et de là, les identités sont figées, momifiées »[22]. Pour comprendre de manière banale mais pratique cette citation, c’est la compréhension de la différence que fait la langue anglaise entre « story » et « history ». La conscience historique fonde de paradigmes. C’est cela l’histoire. E. Patrice Lumumba le savait en disant : « L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, à Washington, à Paris ou aux Nations-Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité »[23].
Il faut transcender le temps historique. L’esprit hégélien s’impose dans toute l’histoire de manière critique tout en restant le même. Ce qui fait aboutir aux Lumières en ce qui concerne l’Aufklärung où il faut, au dire de Kant, oser penser par soi-même[24]. En fin de compte, dans Vérité et méthode, Gadamer analyse la dépréciation des préjugés. Car avec cette logique, la tradition est mise à l’écart. Il se constate l’impossibilité de la valeur absolue de la tradition écrite dont la vérité dépend de la crédibilité que lui accorde la raison[25]. Gadamer en faisant cette analyse essaie de rappeler aux Lumières et aux romantiques allemands un aspect à considérer, celui de la conscience historique.
Certes, Okolo, en se référant à l’identité narrative, constate que « Les dominations et les servitudes apparaissent comme les fruits d’une irrécusable fatalité. Le développement impossible ou simplement illusoire. Les identités se présentent comme des réalités métaphysiques, elles sont des substances inamovibles, éternelles.»[26]. Déjà aujourd’hui demander à l’Afrique noire de revenir sur sa tradition est beaucoup lui demander, d’autant que par exemple pour un problème de l’ordre diplomatique, la palabre africaine n’y peut pas grand-chose. Par rapport à l’ère actuelle, elle présente beaucoup de limites. Toutefois, admettons que « le savoir des Blancs est digne d’admiration, mais pas leur modèle de société »[27]. En parlant de l’intellectuel africain, l’esprit comme on aime dire, de la société à la solidarité ; « Malheureusement, parce que l’Afrique noire des « intellectuels » manque cruellement de pensée, l’imitation de l’Occident semble être le seul programme des nouveaux maîtres du continent »[28] ; en accord avec Moussa Konate, « …, à quel développement peuvent prétendre des pays dont la jeunesse est élevée dans le culte de l’argent facile, les populations largement analphabètes et ignorantes, et les élites régnantes médiocres et malhonnêtes ? »[29].
Autrement dit, « Ce n’est nullement parce que les Noirs d’Afrique sont arriérés, mais tout simplement parce qu’ils vivent selon un enseignement dont les règles se veulent intangibles[30]. Qu’on se le dise, et j’accorde sur ce point avec Moussa Konate « Qu’un écolier s’isole pour apprendre ses leçons, qui ne seront jamais que des leçons de Blanc, passe encore ; mais qu’un adulte s’avise de s’enfermer pour lire ou pour écrire, voilà qui est inadmissible, parce que dangereux pour la pérennité du groupe »[31].
Même les professeurs, « chacun a le sentiment de savoir, alors qu’il ne fait que répéter. C’est ainsi que des futilités envahissent peu à peu tout l’espace de vie et favorisent l’inculture, donc la médiocrité intellectuelle, déjà favorisée par l’interdiction de fait de penser ».[32] Et poursuivant ce constat de Moussa Konate, « En fait, l’Afrique est constituée en grande partie de diplômés pour qui la vie intellectuelle s’arrête avec les études. Aussi, petit à petit, perdent-ils contact avec les grands courants de la pensée occidentale et de la recherche dont ils étaient familiers dans leur vie d’étudiants et finissent-ils par s’installer dans la médiocrité intellectuelle. Or, de la pensée noire africaine, ils ne savent rien non plus. Ils n’imaginent donc plus, ne proposent plus : ils ne savent plus que mimer et enrobent leur vide intellectuel de grands discours creux. C’est là encore une preuve du dédoublement dramatique que vivent les Noirs africains, dont le mode de vie semble devenir une véritable prison pour l’esprit » [33].
C’est ici ce que j’allais écrire si Moussa Konate ne l’écrivit naguère. L’africain est tellement attaché à la famille, au groupe qu’il ne peut pas s’isoler pour se concentrer sur un travail. C’est l’exemple ci-après de Moussa Konate : « Ainsi, il n’est pas exceptionnel que les hauts cadres de l’administration reçoivent dans leur bureau les visites ininterrompues de leurs parents, amis et connaissances, désireux de se confier ou venus solliciter une aide matérielle, mais aussi pour bavarder simplement. Les dossiers urgents attendront, car la famille est au-dessus de tout ; d’autres seront bloqués s’ils sont contraires à l’intérêt de ladite famille. Et c’est là que le bât blesse : par son fonctionnement et sa nature même, ce système de solidarité révèle le féroce individualisme de la « famille ».[34]
L’individualisme occidental n’est pas du tout un modèle à suivre par le peuple africain ? parce qu’en fait, pour Moussa Konate, « les nouvelles générations, qui aspirent au confort moderne, s’installent dans une attitude que, sous d’autres cieux, on prend pour de la paresse, purement et simplement : leurs aïeux ont érigé la convivialité en valeur essentielle parce qu’ils méprisaient la course à la richesse ; n’ayant besoin que du nécessaire pour vivre, ils pouvaient continuer à faire de l’harmonie l’objectif premier. Or, le temps passant, les Noirs africains ont de plus en plus tendance à changer le principe « peu de biens de consommation et beaucoup de convivialité » en « beaucoup de biens de consommation et beaucoup de convivialité », mais sans s’en donner les moyens, c’est-à-dire sans travailler en conséquence »[35].
C’est-à-dire le fort de l’africain n’est pas le soin du travail, mais le soin de la relation. Il a beaucoup d’amis et passe beaucoup de temps avec eux puisqu’il ne se consacre au travail. « C’est pourquoi ils apparaissent de plus en plus comme des consommateurs de ce que d’autres produisent, si bien que leur continent n’est pas loin d’être la poubelle du monde, où échouent toutes les voitures, tous les ordinateurs d’occasion, toute la friperie imaginables… Cette ardeur limitée au travail n’est donc pas une particularité des Noirs africains, mais une dérive résultant de la perte du sens d’une composante essentielle de leurs cultures. Car si la paresse était la caractéristique des Noirs africains, la bataille des mémoires aidant, les pays occidentaux dans lesquels ils s’exilent ne se seraient pas gênés pour le faire savoir[36].
A comprendre par-là que l’africain n’est pas un paresseux. D’ailleurs, à en croire Moussa Konate, « lorsqu’ils s’exilent, n’est-ce pas pour travailler ? Et si l’industrie européenne a fait appel à eux il y a quelques décennies, quand elle avait besoin de main-d’œuvre, n’était-ce pas parce qu’ils lui donnaient satisfaction sur le plan du travail ? Pourtant, le mythe du Noir africain paresseux, qui remonte à la période coloniale, est d’origine européenne. En effet, en ce temps-là, dans les sociétés noires africaines, des tâches spécifiques étaient dévolues aux jeunes, aux femmes, aux adultes – les vieilles personnes étant, comme aujourd’hui encore, dispensées de labeur physique. Il n’était donc pas rare de voir des hommes bavarder pendant que des femmes peinaient ; des enfants suer pendant que leurs aînés jouaient, etc. L’observateur non averti avait tôt fait d’en conclure qu’une partie de la population vivait dans l’oisiveté. Ce fut une des justifications des travaux forcés que l’administrateur européen allait mettre en application à coups de fouet qui ne distinguaient pas le vieillard du jeune homme »[37]. D’ailleurs cette tendance continue jusqu’aujourd’hui dans les villages traditionnels africains.
Du coup, l’on tombe, partant de ce qui précède, dans ce que je nomme première évidence d’après Moussa Konate, évidence qui traverse ces lignes : « Pour influer sur ceux qui les gouvernent, les peuples doivent avoir conscience de leur force. Incontestablement, l’interdiction de penser et de remettre un tant soi peu en question l’héritage intégral de l’ancêtre a constitué un frein puissant à l’évolution du modèle social noir africain, au moment où son ennemi de toujours – l’argent – s’insinuait de façon funicieuse dans tous les espaces de vie »[38]. Ça donne à penser, puisque l’Afrique égale affaire de solidarité.
C’est pourquoi, pour clôturer ce point, revenons sur quelques notions passées sous-silence par ceux qui voient l’Afrique maudite. Déjà « Les inventions, les découvertes et les avancées de la pensée qui ont permis la marche en avant de l’humanité ne sont pas l’apanage d’une société : tous les peuples, d’une façon ou d’une autre, y ont contribué. En somme, le progrès de l’humanité ne dépend ni d’une seule société, ni d’un seul pays, ni même d’un continent, car l’intelligence n’est le privilège d’aucun peuple en particulier – même si certains favorisent son épanouissement plus que d’autres, il est vrai. La grandeur des Noirs africains consistera à prouver que l’homme n’est pas condamné à choisir entre le développement et la solidarité : le vrai développement place l’homme au centre de son projet, il est respectueux de son environnement, ne voue pas un culte à l’accumulation de biens matériels et ne fait pas de la vieillesse un épouvantail ou un délit »[39]. Ceci est une évidence scientifique. C’est d’ailleurs tout ce que Luc Ferry essaie de démontrer en expliquant le bonheur[40].
Un autre fait, c’est celui de la fin du capitalisme. Jeremy Rifkin[41] l’a bien démontré dans son ouvrage en parlant de l’arrivée de l’internet comme ce qui vient mettre fin au capitalisme et faire l’entrée de l’économie collaborative. Désormais les politiques, les évolutions scientifiques doivent négocier avec la technique. D’ailleurs pour Moussa Konate, le capitalisme s’est transformé en mafia international. Normalement, ce serait là la mort de pays soi-disant du Nord ou développés. Sinon Luc Ferry ne lancerait pas déjà l’alarme[42]. Malheureusement pour l’Afrique, à en croire Moussa Konate, « l’Occident a développé une arme infaillible pour endormir l’esprit de révolte : l’infantilisation des peuples »[43].
Voici une analyse qui m’est toujours chère. Il y a quelques années la Grèce a emprunté plus de 400 milliards d’euros à l’Union Européenne. La RDC n’a qu’une dette de 13 milliards. Si c’est la RDC qui demandait ce 400 milliards d’euros, on dit qu’elle est incapable de payer cet argent. Mais, entre la RDC et la Grèce, qui est riche en minerais ? Et c’est cela même qui prouve la peur occidentale face à la richesse africaine et face à cette fin du capitalisme qui les a habitués à amasser de manière égoïste les biens au point d’oublier ce qui est essentiel pour vivre. L’ère actuelle est l’ère du partage : l’économie collaborative. C’est ce partage qui complique tout.
Ainsi, eu égard de ce qui précède, je ne refuse pas à l’Afrique de collaborer avec les nations étrangères, ni de les imiter si ce sont les valeurs, mais je lui demande d’être fière en elle, parce qu’en Afrique les problèmes du post-humanisme ne se sont pas encore posés, et pour ne pas y arriver de penser autrement son système éducatif d’avant les écoles coloniales d’autant que ce que l’homme blanc avait oublié pendant la colonisation, c’est qu’en Afrique, la vie elle-même est une bonne école ; sauf que le sous-développement de l’Afrique vient de l’insuffisance de créativité et de penser de l’élite africain issu de l’école coloniale, parce qu’il y a été entraîné ; mais ce qui est une évidence, c’est que la solidarité africaine jusqu’aujourd’hui a aidé l’Afrique à bien maintenir ses valeurs culturelles, et c’est cela même la force de l’africain qui ne doit pas penser qu’il est le seul habitant du monde mais plutôt qu’il est doit selon Moussa Konate « travailler, vivre et aimer »[44]. Ce qui me pousse à terminer ce point par cette vérité : « l’homme noir n’est pas un être particulier, pas plus que l’Afrique noire n’est une terre particulière. Sans ce préalable, toute conclusion serait le résultat d’une suite de mensonges ou d’erreurs »[45].
II. AFRIQUE : AFFAIRE DE SOLIDARITÉ. FAIBLESSE OU FORCE ?
Ubuntu, une philosophie à connaître pour sa riche élévation d’esprits. Voici qu’elle est celle dont l’homme africain a besoin pour son école et pour se réaliser dans tous les domaines possibles de la vie. Oui, l’homme, cet être avec, cet animal politique et social voire conflictuel, a besoin d’étudier la philosophie Ubuntu. Bien sûr, si aujourd’hui bien de philosophes continuent à répondre à la question kantienne « Qu’est-ce que l’homme », alors il sied de ne plus se passer de Ubuntu.
S’il y a des pensées régionales, c’est-à-dire selon les cultures occidentales, orientales, africaines, ou celles de l’oncle Sam…, Ubuntu apparaît objectivement comme une philosophie qui devrait inspirer tout l’humanité, pas comme une philosophie humaniste passe-partout, mais comme celle qui intègre l’humain et son histoire et son esprit.
Il est d’un contexte où les questions à propos d’Ubuntu posent une problématique qui guette toute l’humanité, celle de la réception de tout homme et de tout l’homme dans un milieu social, cet espace de vie et de cohabitation d’idées, des mœurs et des us, où une tension altruiste, symbolisée par les conflits d’Est contre Ouest, de l’Occident contre l’Orient, de l’Europe contre l’Afrique, de l’homme blanc contre l’homme noir ; (la preuve :des guerres par-ci par-là), nous interpelle en tant qu’animal dompté de raison et d’un langage articulé, capable d’interagir voire animé d’esprit ouvert au bon sens cartésien.
Ces questions ne sont pourtant pas actuelles. Elles datent depuis l’antiquité. Aussi semble-t-il, de par ce constat, que les réponses sont données non seulement de façon à unir les hommes en un seul Homme, mais à trouver parmi les hommes des sociétés barbares face aux civilisées, malheureusement pour la défaveur de l’Afrique, victime de la traite négrière et de la colonisation. C’est là un grand défi, pour lequel la philosophie Ubuntu se doit être écrite, et dont les textes méritent un commentaire de cadre scientifique et philosophique, d’autant que la communauté scientifico-philosophique africaine est sensée prêcher le modèle à tout le reste de l’humanité.
Pour ce deuxième point, je fais un commentaire de l’article « L’Afrique à la croisée des chemins : Ubuntu et le défi de l’autonomie Africaine », une plume du penseur Chiza Balwiramwami Ciksu, cela pour une vulgarisation et une publicisation de la philosophie Ubuntu. C’est pour moi, une façon de m’inscrire dans cette pensée d’Ubuntu de laquelle notre problématique pourra être l’unicité de l’homme raisonnable tel qu’il est présenté aujourd’hui partant des sciences humaines et sociales.
Mais est-ce qu’il est une philosophie sur l’homme, unique en toutes les cultures, en toutes les mentalités quand bien même une pluralité sociétale d’hommes en tant qu’individus et en tant que pensée ? En d’autres termes, est-ce qu’avec Ubuntu, l’Afrique est à la croisée des chemins avec d’autres sociétés ? Par hypothèse, en considérant la relation de « l’ensemble Homme » et de « l’ensemble Les hommes », il serait logique de trouver que les hommes sont Un en l’Homme, et que cet esprit d’Homme est cette énergie positive, ce bien qui lierait les hommes. Bref, c’est cet esprit que moi par analogie je nomme Ubuntu.
En résumé, l’article intitulé « L’Afrique à la croisée des chemins : Ubuntu et le défi de l’autonomie africaine » se développe sur trois grands points à savoir : « Ubuntu : Alerte sur un continent en Pleine Crise », « Conjurer le Destin Funeste Qui s’Avance sur l’Afrique est du ressort de la philosophie » et « Pour une culture de l’Emulation et une Crédence en l’Autonomie : Ubuntu, la Rencontre à mi-chemin comme Redressement de l’Africain ».
Une raison me motive de proposer ici l’intégralité de l’abstract dudit article. Eh bien, Chiza Balwiramwami Ciksu résume son article « l’Afrique à la croisée des chemins : Ubuntu et le défi de l’autonomie africaine » par ces mots-ci:
L’actuel pessimisme et le défaitisme plongent l’Afrique dans une crise qui sévit et poursuit son bonhomme de chemin couvrant tout le continent jusqu’à déferler dans d’incessants conflits. On en est aujourd’hui encore à dénombrer les morts et les réfugiés, à évaluer les dégâts et les conséquences, sur l’économie, d’une guerre qui affiche sa volonté d’en découdre avec le terrorisme. L’Afrique, continent exploité, autrefois terre des esclaves, et aussi des grandes ressources, est à présent celui des guerres tribales et non tribales interminables qui reposent sur des intérêts économiques…Mais l’Afrique est-elle vraiment condamnée au déclin politique, ou même à une disparition programmée ? Dans la perspective prise en ces lignes, la réponse à cette question serait affirmative. Le véritable développement des peuples africains, prôné par tant de penseurs et théoriciens de développement, passerait inexorablement par le consentement à l’humanité, par l’adhésion à une identité commune et par l’inventivité, comme thérapie en temps de résignation, pour une culture d’émulation qui réhabiliterait la crédence en l’autonomie africaine. C’est en fait ce que traduit essentiellement le concept « ubuntu »[46].
A partir de ce résumé, l’entrée de jeu dans cet enjeu du siècle où finalement ce qu’il est de l’homme, ce qu’il est à faire de l’homme, n’est rien d’autre que de recommander la philosophie Ubuntu partout et pour tout homme de par divers milieu culturel, sociétal et politique. Le contexte lié à cet article est celui d’un monde en crise, un monde où les hommes ne s’acceptent plus en tant qu’humain, mais en tant que faisant partie d’une même région, d’un même pays, d’une même religion, et ayant une même couleur de peau… bref les hommes se choisissent les uns contre les autres, et on ne sait sur base desquels critères. Avec cette mentalité de ce siècle, c’est l’exercice de la maxime hobbesienne « homo homini lupus », l’égale du fameux code d’Hammourabi « Œil pour œil, dent pour dent », et par conséquent, ça n’étonne pas d’apprendre à la télé des attentats çà et là.
Le concept Ubuntu est néologisme de Desmond Tutu et Nelson Mandela, qui devant l’apartheid recommandait une philosophie de l’intégration sociale et culturelle sans distinction de race. C’est ce principe qui sera aujourd’hui la philosophie Ubuntu. Par exemple, pour Desmond Tutu, dans son ouvrage « Pas d’avenir sans pardon »,
Une personne empreinte d’Ubuntu est une personne ouverte et disponible pour les autres. Cette personne ne se sent pas menacée par le fait que d’autres sont les meilleures ou plus capables qu’elle. Sur la base d’une bonne confiance en soi qui provient du fait que cette personne sait qu’il ou elle appartient à un ensemble plus vaste et est diminuée lorsque d’autres sont humiliés ou diminués, lorsque d’autres sont torturés ou opprimés[47] .
Ubuntu est cet esprit d’ouverture aux autres, de pardon, d’acception mutuelle, en dépit de différences qu’il y a bon gré mal gré. Ce principe fait preuve une approche anthropologico-sociale dont la pensée le « bomoto », ce que la langue française ne sait pas rendre le sens, sinon le rendre à « l’être Homme ». Ainsi, Ubuntu, dit Chiza Balwiramwami, est une pensée humaniste qui intègre les dimensions culturelles, sociales et politiques de l’homme africain[48].
Cependant, « la conception humaniste de la philosophie, soutenue par nombre de fervents défenseurs ‘afrocentristes’, a comme toile de fond ce que glose le concept « Ubuntu », fondé sur l’éthique de la solidarité et reposant sur la relation à l’autre défini par la militante libérienne et prix Nobel de la Paix, Leymah Gbowee »[49]. Ce qui justifierait une mauvaise compréhension de la philosophie humaniste, si l’homicide survient comme contradiction. Evidemment, c’est ce qu’il y a à comprendre, de ce point dans le paragraphe où Chiza écrit : « Ubuntu, défini, comme modalité d’être du Muntu, n’est pas une utopie fantasmagorique, mais un idéal qui, pris au sérieux, redorerait les blasons d’une philosophie laissée pour un compte à l’heure du pluralisme et de la civilisation de l’universel »[50] .Ce texte rappelle le défi que nous avons relevé dans notre problématique. C’est là, à notre avis, que Eboussi Boulaga trouve la crise du « Muntu ».
Mais Eboussi Boulaga, sans intention de soulever une controverse linguistique qui donne la différence entre « civilisé » et « barbare », affirme avec insistance que le discours du « Muntu » doit maintenant se montrer universel, intelligible et accessible à tous. De lui, l’on peut retenir que« le ‘Muntu’ n’habite pas une île, il ne jouit pas de l’exterritorialité. Les problèmes de la particularité sont déterminés par l’avènement d’une histoire une, d’une histoire mondiale. Il suffit de s’approfondir, de se considérer comme un segment du monde, une partie totale ».[51] Voilà encore une autre manière qui me pousse à prôner le principe Ubuntu, d’autant que le « Muntu » est partout défini, et que la différence vient d’une histoire truquée et voulue par les penseurs d’un peuple qui en ignore le sens. C’est une différence qui ne vaut pas la peine, étant donné qu’il n’y a qu’un seul Homme dans plusieurs individus et dans plusieurs sociétés ainsi que dans diverses cultures. C’est là que se fonde le principe d’Ubuntu, qui est celui de la solidarité universelle.
D’ailleurs, en parlant de la solidarité universelle, par manque d’un mot français qui puisse bien rende le sens du mot Ubuntu, il y a risque de faire comprendre que Ubuntu égale solidarité universelle. Non, Ubuntu est plus que cette solidarité universelle, sinon à quoi est-il original face au courant humaniste qui existe bel et bien.
Par contre, Ubuntu enclenche d’abord le sentiment de commune appartenance à la Nation africaine[52]. C’est en ce sens que Kaumba LUFUNDA pense que Ubuntu promeut un esprit communautaire. Pour lui, « Un être humain n’existe qu’en fonction des autres êtres humains. C’est assez différent du ‘ je pense donc je suis’. Cela signifie plutôt, je suis humain parce que je fais partie, je participe, je partage » [53] . C’est une recommandation de faire de l’Ubuntu un leitmotiv de tout homme. C’est un principe qui sous-entend une responsabilité ontologique, c’est-à-dire tout homme qui existe m’est un ciel à chercher, tel que disait Gabriel Marcel. En effet, ce principe ne comprend pas la philosophie de Sartre s’il faut que l’autre devienne l’enfer, mais nous pouvons prendre chez lui, le principe selon lequel je ne peux qu’être libre si l’autre l’est.
« Appel à la responsabilité pour relever les défis qui guettent notre Afrique, c’est le rôle du philosophe de nous sortir de cette crise du pillage de nos ressources naturelles, de la pauvreté, de la crise de l’institution scolaire à travers la désertion des élèves et des enseignants, les pandémies »[54] . Il souhaite que Ubuntu soit enseigné partout au monde entier étant donné que celui qui a l’empreinte de Ubuntu ne peut faire du mal à un autre homme. Au contraire, celui-là devra emmener ceux qui ne se réalisent pas encore dans l’Ubuntu à y arriver. Et, jusqu’ici, il n’y a que le principe Ubuntu pour nous sortir de diverses crises que connait l’Afrique.
Si Ubuntu se dévoile comme force du continent africain, alors c’est une philosophie multiforme, et personne ne peut prétendre la réduire à une ethnologie comme ceux qui critiquent la philosophie bantoue de Tempels. Il y a une philosophie originale en Afrique, celle qu’ont étouffée la traite négrière et la colonisation. Cette philosophie prône le bien vivre et le mieux vivre avec et pour autrui. Ubuntu est non seulement un concept riche en sens, mais aussi une vie de valeurs. Ubuntu est la force même de l’Afrique. C’est par ce principe que l’Afrique tiendra devant d’autres continents.
N’est-elle pas l’idée de Axelle Kabou qui, dans son ouvrage « Et si l’Afrique refusait le développement », pense que les africains devraient plutôt travailler pour leur avenir sans imiter bêtement un modèle de développement presqu’imposé comme si l’inverse empêche d’être homme, comme si l’africain en se passant de la logique occidentale pour sa propre compréhension du mot développement cessait d’être un homme. Ce qui est pratiquement quelque chose à essayer en commençant par « travailler pour un avenir d’une Afrique large, forte et digne »[55] . Parce que si l’Afrique démontrait au monde entier qu’il n’y a pas que le modèle occidental pour qu’on parle du développement, alors là elle aurait prouvé son efficacité, sa maturité. Or, elle est capable.
Pour cela, Chiza, dans son article sur Ubuntu, nous évite le défaitisme, c’est-à-dire « une opinion et politique de ceux qui manquent de confiance dans la victoire ou qui estiment la défaite moins onéreuse que la continuation de la guerre. Il est le dernier rempart des couards »[56]. Une manière de dire aux africains de prendre en compte Ubuntu comme leur force et d’arrêter leur manie de se tourner toujours vers l’Occident qui ne fait que les engloutir dans l’abime.
C’est là est une trahison de conscience, un manque de professionnalisation comme le souligne le professeur Chiza. C’est cette influence étrangère que condamne Engelbert, lorsqu’il parle de la paupérisation anthropologique de l’africain, un système encouragé et entretenu depuis la colonisation[57]. Il y a là une preuve de la négation de l’humanité de l’homme africain, et pourquoi continuer à avancer dans la même perspective que celui qui nie l’identité de l’homme noir ? En tout cas, l’histoire est témoin de cette annihilation anthropologique.
De ce fait, Chiza pense que l’Afrique actuelle est une copie de l’Occident, elle est fondée sur une politique non appropriée. Elle est tout simplement mal partie[58], comme disait R. DUMONT.
Cependant, « La pensée Ubuntu sur la solidarité peut encore enrichir l’Afrique et constituer le tremplin d’une éventuelle stabilité ».[59] Ubuntu est ainsi un consentement à l’humanité. Pour bien comprendre ce que ceci signifie, nous proposons ici trois concepts interdépendants de l’Ubuntu :
- « Etre humain, c’est affirmer son humanité en reconnaissant l’humanité des autres et, sur cette base, établir des relations humaines respectueuses avec eux ». C’est donc l’humanité et le respect de l’autre qui priment.
- « Si et quand on est confronté à un choix décisif entre la richesse et la préservation de la vie d’un autre être humain, alors on devrait opter pour la préservation de la vie ». La vie est donc plus importante que la richesse ou l’argent.
- « Le roi africain devait son statut, y compris tous les pouvoirs qui lui sont associés, à la volonté des personnes de rang inférieur à lui ». Cela va au-delà de la démocratie, car cela valorise la palabre africaine intelligente comme fondement de la pensée africaine, ce qui est supérieur à la traditionnelle politique africaine. Cependant, quel dirigeant noir suit ces préceptes ?[60]
Dans cette perspective, Mandela, dans le cadre de la philosophie Ubuntu, met l’accent sur l’hospitalité et sur le problème de l’enrichissement personnel [61]. Aussi ajoute-t-il que « Ubuntu ne veut pas dire que les gens ne devraient pas s’enrichir. La question est donc : qu’allez-vous faire afin de permettre à la communauté autour de vous d’être en mesure de progresser ? »[62] . En fait, pour Mandela, « Le but de l’humanisme Ubuntu n’est pas de repenser l’humanisme parce qu’il aurait manqué à sa mission historique d’assagissement de l’humanité, ni de le refuser parce qu’il ne serait pas adéquat aux impératifs du monde moderne. Mais au contraire de le réactiver »[63]. En d’autres termes, Les africains cherchent à se consolider pour une solidarité et une humanité pacifiée. La preuve, c’est l’Union Africaine, les courants idéologiques nées à l’aube des soleils des indépendances : Ujamaa de Nyerere, la négritude de Césaire, Senghor et Gontran Damas, l’africanité ou l’idéologie africaine de Marcus Garvey, le panafricanisme de Kwame N’Krumah. Mais alors, que peut-on retenir de cet article du professeur Chiza ?
Ubuntu est une philosophie humano-anthropologique, laquelle peut sortir l’Afrique de sa crise étant donné que toutes les thèses philosophiques et anthropologiques y trouvent leur fondement et leur finalité. Ce qui fait que si les sciences et nouvelles technologies sont un moyen pour libérer l’homme de sa faillibilité et de sa finitude, alors tous les savants africains doivent comprendre et intégrer le principe Ubuntu comme cette grande puissance qui rendra plus développée l’Afrique que ce qu’elle est aujourd’hui.
Ainsi, nous recommandons à toutes les écoles et universités africaines d’insister sur l’enseignement de Ubuntu, de s’inspirer de l’Afrique traditionnelle pour ses cours d’initiation, ces sortes de séminaires dans lesquelles des jeunes africains se retiraient pour apprendre à être adultes, et surtout pour son sens de palabrer, c’est-à-dire ce moment pendant lequel tous les hommes du village se réunissaient pour penser leur passé, leur présent et leur avenir en vue d’une meilleure Afrique ; bien sûr en tenant compte de relations diplomatiques. Pour illustrer ce qu’il faudra faire, j’ai sélectionné ici quelque parémie de la culture Yira extraites intégralement de l’ouvrage de WASWANDI KAKULE dont l’idée de l’Ubuntu ressort en ce que « je suis parce que nous sommes »:
- avalume ni nyonyu : Les hommes sont comme des oiseaux. En fait, les oiseaux harmonisent ensemble.
- avalume ni vihekeryo, vika togha iwavana evindi : Les hommes sont des couronnes, ça tombent et vous trouvez d’autres. Personne n’est irremplaçable dans un service. Non constant, il ne faut pas chosifier les hommes. Si vous l’employez dans un service, il faut le considérer dans son intégrité humaine.
- avalume sivetimana kutse sivetevana : Les hommes ne se défavorisent ni ne se rusent pas les uns les autres. Les hommes possèdent des droits égaux ; nul ne peut les empiéter sans qu’il en soit aussitôt dénoncé.
- avalume vyokomughi vo vakahimba gho : Les hommes d’un village, ce sont eux qui le construisent. Il revient à l’homme d’améliorer ses conditions de vie et de travailler au progrès de la cité.
- avalume vakalingirirana ivikere : Les hommes s’équivalent en taille quand ils sont assis. B. La valeur de l’homme ne se mesure pas à son paraitre.
- avalume vakavugha kitamuliko : Les hommes tiennent parole sans en démordre. B. Les hommes parlent avec franchise, sans restriction. Etre homme, c’est savoir se poser en parole et en acte comme personne mure et crédible.
- avalume vakayirawa kyusi : Les hommes vont au deuil les uns les autres. Il est un devoir de soutenir dans son affliction celui que le malheur a frappé. Dans un monde où la dignité humaine, où la dimension ontologique reste en considération inaliénable, le malheur de chacun devient celui de tous.
- avalume avaviri ni kyaghanda ky’omwami : Deux hommes constituent une véranda royale. Là où siègent deux ou plusieurs hommes, là se trouve un conseil doté de souveraineté.
- avalume vo mwami : Les hommes, c’est eux le roi. Le pouvoir et l’autorité d’un chef n’ont un sens que par l’existence du peuple[64] .
Conclusion
Pour conclure cette réflexion sur le développement de l’Afrique, je reviens à l’exhortation de Cheik Anta Diop aux africains, lui qui leur dit : « Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel »[65]. Nous sommes de pleins pieds dans le paradigme où la science qui est le produire de l’homme s’impose d’autorité et s’emploie à dominer l’homme. Mieux, la science crie haut et fort à la mort de l’homme son géniteur. C’est au nom de cet état des choses que l’on parle des pays hégémoniques, pays qui disposent des armes de destruction massive et qui ont la gâchette facile.
A cela Edgar Morin n’a pas tort d’indiquer que dans les deux pôles (nord et sud), il y a telle une antinomie : le pôle nord a la technoscience, mais il manque de la moralité. Par contre le pôle sud est dépositaire de la moralité, mais il manque la technique. Et, au nom de trop plein de la science que les occidentaux, ayant développé le sentiment d’orgueil et d’égoïsme (au nom de leurs avancées technologiques) que mieux pour l’avenir de l’Afrique, le philosophe africain Lwambenga Miré écrira l’article « Rencontre des civilisations et le destin des peuples africains », où il encourage une technologie africaine intégrée d’autant que l’africain maitrise déjà la nature même s’il n’a pas à désacraliser le monde comme il l’est de la civilisation technicienne occidentale[66].
Ainsi, nous constatons finalement que la technologie n’est rien sans l’humain. Mais aussi, l’homme a vraiment besoin de l’évolution technoscientifique dans le but de soulager ses besoins et non pas ses désirs.
[1] E. Orsenna dans sa préface de M. KONATE, L’Afrique noire est-elle maudite ?, Paris, Fayard, 2010, p.8.
[2] Ibid., p. 10.
[3] Ibid., p.9.
[4] B. HUSSEL, Problèmes de philosophie, Paris, Editions Payot, S.D.
[5] M. KONATE, L’Afrique noire est-elle maudite ?, p. 13.
[6] Cf. A. Glaser et alii, L’Afrique sans africains. Le rêve blanc du continent noir, Paris, Editions Stock, 1994.
[7]Cf. A. KABOU, Et si l’Afrique refusait le développement ?, Paris, L’harmattan, 1991.
[8] Cf. A. MBEMBE, Sortir d’une grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, Editions La découverte, 2013.
[9] Cf. F. PIGEAUD et alii, L’arme invisible de la françafrique. Une histoire de la FCFA, Paris, Editions La découverte, 2018.
[10] Cf. C. BRAEKMAN, Les nouveaux prédateurs : politique de puissances en Afrique Centrale, S.L, S.E, S.D.
[11] Cf. J.-Y. LA VOIE, La gestion étrangère du développement de l’Afrique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 1986.
[12]Cf. M. DELAFOSSE, African art, New-York, Parkstons Press International, S.D.
[13] Cf. L’Afrique qui se refait. Initatives sociaux économiques des communautés et développement en Afrique noire, (Dir. Par Louis Favreau et Abdou Salam Fall), Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007.
[14] Histoire générale de l’Afrique. I. Méthodologie et préhistoire de l’Afrique, (Dir. J. KI ZERBO), Editions UNESCO, 1999.
[15] Cf. F. FANON, Peau noire masques blancs, Paris, Editions du Seuil, p. 14.
[16] Ib.
[17] Cf. Notre compréhension de l’épigraphe de J.-M. ELA, Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser, Paris, L’harmattan, 1989, p.7.
[18] B. OKOLO OKONDA, Hegel et l’Afrique. Thèses, critiques et dépassements, Paris, Le cercle herméneutique, 2010, p.10.
[19] Ibid., p.13.
[20] G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, (Trad. de Jean Hypolite), Tome 1, Paris, Aubier-Montaigne, p.18.
[21] Cf. B. OKOLO OKONDA, Hegel et l’Afrique, op.cit., p.105.
[22] Ibid.
[23] H. NGBANDA NZAMBO et P. MBEKO, Stratégie du chaos et du mensonge. Poker menteur en Afrique des grands lacs, Canada, Ed. de l’Erablière, 2014, p.10.
[24] Cf. H-G. GADAMER, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, (Traduction publiée avec le concours d’Inter Nationes, Bonn), Paris, Ed. Du Seuil, 1996. p.437.
[25] Cf. Ibid., p. 438.
[26] . B. OKOLO OKONDA, Hegel et l’Afrique, op.cit., p.105..
[27] M. KONATE, L’Afrique est-elle maudite ?, Op. Cit., p.77.
[28] Ibid., p.89.
[29] Ibid.
[30] Ibid., p.101.
[31] Ibid., p.114.
[32] Ibid., p.118.
[33] M. KONATE, L’Afrique est-elle maudite ?, Op. Cit., p.119.
[34] Ibid., p.115;
[35] Ibid., p.116.
[36] Ibid., p.117.
[37] M. KONATE, L’Afrique est-elle maudite ?, Op. Cit., p.117.
[38] Ibid., p. 129.
[39] Ibid., p.132.
[40] Cf. L. FERRY, Qu’est-ce qu’une vie réussie?, Paris, Grasset, 2002.
[41] Cf. J. RIFKIN, The end of work: the decline of the global labor force and the dawn of the post-market era, New York, G. P. Putnam’s Son, 1995
[42]Cf. L. FERRY, La révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’ubérisation du monde vont bouleverser nos vies, Paris, Plon, 2016
[43] M. KONATE, L’Afrique est-elle maudite ?, Op. Cit., p.132.
[44] M. KONATE, L’Afrique est-elle maudite ?, Op. Cit., p. 134.
[45] Ibid., p.149
[46] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, « L’Afrique à la croisée des chemins : Ubuntu et le défi de l’autonomie Africaine » in Chiedza Lighting Africa, Vol. 18, N°1, décembre 2015, p. 101.
[47] D. TUTU, Pas d’Avenir sans pardon, Paris, Albin Michel, 2000, p. 23.
[48] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, Op. Cit, p.102.
[49] Ibid.
[50] Ibid.
[51] E. BOULAGA, La crise du muntu. Authenticité africaine et philosophie, Paris, Présence africaine, 1977, p.226.
[52] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, Op. cit., p.104.
[53] S. KAUMBA LUFUNDA, Comprendre Ubuntu. R.P. Placide Tempels et Mgr Desmond Tutu, sur une toile d’araignée, Paris, L’Harmathan, 2020, p. 26.
[54] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, Op. cit., p. 104.
[55] A. KABOU, Et si l’Afrique refusait le développement, Op. cit, p. 208.
[56] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, op. cit.,p.106.
[57] Cf. E. MVENG, L’Afrique dans l’Eglise Parole d’un croyant, Paris, L’Harmathan, 1985, p.211.
[58] Cf. R. DUMONT. L’Afrique Noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962, p.22.
[59] C. CHIZA BALWIRAMWAMI, op. cit., p.110.
[60] STANLAKE J.W.T SAMKANGE cité par CHIZA BALWIRAMWAMI Ciksu, Op. cit., p. 110.
[61] Cf. N. MANDELA cité par Ibid., p. 112.
[62] Ibid.
[63] Ibid.
[64] A.K. WASWANDI NGOLIKO, Anthologie de la philosophie africaine. Les proverbes Yira, Tome 1, Le Caire, Edition Jemery, 2019, p.165-172
[65] https://www.a4perspectives.com › formez-armez-scienc… , visité le 26/11/2022 à 21h48
[66] www.penseeagissante.blogspot.com visité le 23/05/2021 à 17h20
